Un rappel de calendrier est apparu hier : le 25 juin devait être le « jour de la décision », le jour où Sidewalk Labs et Waterfront Toronto devaient nous faire savoir s’ils allaient donner suite au projet de ville intelligente Quayside. Or, ce qui s’est produit à la place, c’est que Sidewalk a licencié la plupart de son personnel de Toronto, ce qui est peut-être une coïncidence dans le timing, puisque leur décision de se retirer avait été prise plusieurs semaines auparavant.
Je me souviens que ma première réaction, lorsque la nouvelle a défilé sur l’écran de mon ordinateur annonçant que Sidewalk Labs se retirait du projet de ville intelligente de Toronto, a été l’incrédulité. Puis, la joie, d’abord pure, mais qui s’est rapidement mêlée à une étrange forme de déception qui n’a cessé de grandir avec le temps. Non pas parce que le flirt de Toronto avec la petite sœur sexy de Google (ou le petit frère musclé, si vous préférez) s’est soldé par une rupture. Ils n’étaient beaux qu’en apparence. Non, déçu par la manière dont le récit de la fin de ce projet est principalement écrit, non pas par les vainqueurs, mais par ceux qui y voient une défaite.
La COVID-19 a servi de prétexte et, au départ, cela semblait être accepté sans discussion. Les facteurs invoqués, d’après les commentaires dominants, étaient une ville trop réfractaire au risque pour apprécier les nouvelles idées, une culture trop prudente, ou à l’inverse, un fournisseur trop optimiste, trop ambitieux ou trop déconnecté de la lenteur du processus décisionnel canadien pour réussir son projet. Disons-le franchement : c’est n’importe quoi.
Les habitants de Toronto ont été bernés et, pour être franc, dépassés par la campagne de désinformation et le battage médiatique qui ont entouré ce projet depuis le début, et ce depuis bien trop longtemps. Il est donc de notre droit et de notre devoir, en fin de compte, de redéfinir et de nous réapproprier cette histoire. Des gens se sont opposés à ce projet immobilier. Beaucoup de gens, à chaque consultation, à chaque occasion publique. Des personnes de tous horizons, de Jim Balsillie, ancien PDG de RIM, à ACORN, une organisation nationale de défense de la justice sociale pour les personnes à faibles et moyens revenus. Bianca Wylie s’est très tôt imposée comme une critique incisive et réfléchie. Le Centre for Free Expression de l’université Ryerson a, très tôt, réuni des universitaires, des militants et des groupes de la société civile pour lancer des discussions importantes sur les risques et les droits, ainsi que sur les aspects à prendre en compte dans les visions d’urbanisme fondées sur des infrastructures technologiques. BlockSidewalk, un groupe local qui a débuté avec une trentaine de membres et a fini par compter plus de 1 000 sympathisants, a organisé des réunions, encouragé la participation aux consultations publiques et coordonné ses efforts avec d’autres groupes, à l’échelle internationale, qui s’opposaient à l’intrusion des géants de la technologie dans les communautés locales. Good Jobs For All, les défenseurs du logement abordable, les groupes d’action pour le climat, les associations étudiantes et bien d’autres encore ont mobilisé leurs membres.
L’ACLC s’est elle aussi mobilisée. Notre petite équipe, avec les précieux conseils du cabinet Foglers LLP, s’est attaquée aux trois niveaux de gouvernement, ainsi qu’à Waterfront Toronto, pour déposer une requête judiciaire contestant les failles fondamentales du projet Quayside, inhérentes à sa conception même. Notre stratégie, en engageant un recours d’intérêt public, consistait à exercer une pression que la résistance des résidents locaux, à elle seule, n’aurait peut-être pas pu exercer. Et pourquoi tant de groupes et d’individus aussi divers se sont-ils mobilisés contre ce projet ? Parce qu’il s’agissait de la privatisation des services publics et des infrastructures urbaines. Il s’agissait de pouvoir. Il s’agissait explicitement, sans complexe, de créer un banc d’essai pour tester des technologies qui pourraient être perfectionnées à Toronto et vendues ailleurs une fois les problèmes résolus à nos frais.
Il s’agissait, malgré les démentis de dernière minute du PDG de Sidewalk Labs, Dan Doctoroff, de favoriser la collecte de données afin de créer des opportunités de monétisation et de surveillance du fonctionnement des villes ainsi que des comportements des citoyens dans leur vie quotidienne, chez eux, sur leur lieu de travail et dans les rues. Il s’agissait d’intégrer dans les espaces publics hors ligne le modèle du capitalisme de surveillance qui régit l’économie en ligne. Et cela représentait un risque considérable pour la responsabilité démocratique locale, pour notre vie privée et pour tous les autres droits qui sont menacés lorsque la surveillance dicte les décisions concernant la vie et les opportunités des personnes.
Il est peut-être typiquement canadien que l’essentiel de la contestation autour du projet de ville intelligente de Quayside ne reposait pas, au fond, sur une aversion pour nos dirigeants politiques, mais plutôt sur une demande de leur part de se montrer à la hauteur. Ce que nous avons constaté, c’est l’incapacité de nos dirigeants, à tous les niveaux, à montrer la voie en définissant ces termes pour nous, avec nous. Au lieu de cela, nous avons vu une administration municipale, qui a une responsabilité démocratique directe envers nous, en tant que résidents de Toronto, reporter à maintes reprises la prise de décision et renvoyer les critiques vers Waterfront Toronto, une entité en contact avec le public mais qui n’a pas de responsabilité publique. Plus de deux ans après le lancement du projet, la ville a enfin lancé une étude et une consultation sur les infrastructures numériques, mais c’était trop peu, trop tard pour offrir aux Torontois une réelle garantie que les mesures de protection et les principes de gouvernance des données approuvés par la ville seraient intégrés au projet Quayside.
Les gouvernements provinciaux et fédéral ont ouvertement reconnu que la législation canadienne en matière de protection de la vie privée devait être mise à jour pour faire face aux conséquences actuelles de notre engouement pour le big data en tant que moteur de l’innovation, mais ils n’ont pas réussi à faire évoluer ces mesures de protection de manière significative.
Nous méritons mieux.
Et le départ de Sidewalk Labs de Quayside nous offre l’occasion de faire mieux. Toutes les discussions et tous les débats, toutes les consultations et toutes les actions de sensibilisation suscités par le concept de « ville conçue à partir d’Internet », que l’on y voie une promesse ou une menace, constituent le point de départ des fondements dont nous aurions dû disposer avant même de lancer un projet de ville intelligente. Nous pouvons innover dans un cadre respectueux des droits. Nous pouvons être inclusifs. Nous pouvons nous concentrer sur les besoins identifiés par les résidents, qui commencent clairement par des logements abordables et des emplois de qualité, afin de faire un usage des terrains publics qui profite à l’humain. Nous pouvons déterminer à quoi ressembleront ces éléments après la COVID, et aller de l’avant ensemble.
Sidewalk Labs se présentait comme un catalyseur. Il faut reconnaître qu’ils l’ont été. Mais ce sont désormais les Torontois, et plus largement les Canadiens, qui doivent à juste titre prendre les rênes de la situation. Ne gâchons pas cette seconde chance que nous offre cette victoire. Ce que nous avons gagné, c’est l’occasion de nous attaquer de manière intelligente à l’aménagement urbain.
Et qui a gagné ? C’est nous, ceux qui se soucient de l’endroit où nous vivons et qui avons clairement fait savoir que nous voulons avoir notre mot à dire sur son aménagement et sur le choix des constructeurs avec nous.
À propos de l'Association canadienne des libertés civiles
L’ACLC est une organisation indépendante à but non lucratif qui compte des sympathisants dans tout le pays. Fondée en 1964, l’ACLC est une organisation nationale de défense des droits de l’homme qui s’engage à défendre les droits, la dignité, la sécurité et les libertés de toutes les personnes au Canada.
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